CORRESPONDANCES IMAGINAIRES

La découverte et l'apprentissage du collage a tout d'abord été
une composition d'éléments graphiques et abstraits.
Ayant appris la calligraphie latine et la typographie,
c'est le graphisme de la lettre elle-même qui m'intéressait, voir les DADAÏSTES (1).

J'accumulais toutes sortes d'écritures (latines, asiatiques et arabes), de langues
et de calligraphies différentes (grecques, gothiques, anglaises, chinoises, japonaises,
tibétaines, sanscrits, hébraïques, arabes).
Je les ai voulues d'époques et de sources différentes : manuscrits,
journaux intimes, épistolaires (lettres, cartes postales écrites à la plume),
imprimés (journaux, affiches, papiers d'emballages ou administratifs)...

Sans cesse à la recherche de cette matière première : le papier, l'écriture, le symbole.

Dés 1998 j’explique ma démarche :

“L'écriture est aussi une rencontre de gestes, de couleurs.
Elle voyage à travers des univers familiers (papiers administratifs, cahiers d'écoliers,
affiches...)
pour se retrouver dans un nouveau monde d'interprétations.
Je souhaite offrir une lecture à chacun, à travers le collage.
L'imaginaire traverse nos lettres, donne une nouvelle vie aux mots,
dépasse nos sens et nos reconnaissances.
Révéler la mémoire universelle et intemporelle du papier”.

A la recherche du RIEN dans ce qu'il a de nié, jeté, rejeté, séparé du TOUT.

Un travail inconscient de cette mémoire jetée aux ordures,
ou passée de mains en mains jusqu'à moi.

“La caractéristique de l'homme est qu'il ne sait que faire de ses déchets.” (2)

Je ramasse dans les poubelles, les caves, les débarras, comme l'archéologue, le chiffonnier,
je fouine, je cherche les empreintes, je les trie par tailles pour faciliter mes compositions,
je les déchire avant de les coller.
Jamais de découpe aux ciseaux, pour laisser la place à cette déchirure
si importante à mes yeux.

“Parce qu'on ne peut reconstruire sans détruire,
La déchirure ?
J'ai longtemps cru qu'elle n'était qu'un procédé.
En fait, elle fait partie de moi, je suis la déchirure,
et toute déchirure implique un soin très particulier.
Elle est déjà une histoire, car il est possible de lire
entre les lignes, par étapes de couleurs et de lignes,
mais aussi entre le papier et la déchirure,
par transparence…
Dans le collage, c'est tout le paradoxe,
car il s'agit d'épaisseur, de volume,de texture;
pourtant, il n'y a rien, plus rien que cet espace là,
ce lien perdu, cette modification recomposée
à partir d'une déchirure imprévisible dans le
papier.”

Réflexion personnelle citée dans l'ouvrage "MAIL ART",
aux éditions Alternatives par Renaud Siegmann 2002


Une envie de plus en plus forte de montrer “l'homme” dans ce qu'il crée et ce qu'il détruit,
comme une ivresse sentimentale.

Ma rencontre avec AMBROISE MONOD et le "RÉCUP'ART" : m'a fait comprendre à quel point nous voulons rendre cet ART contagieux!

Redonner à l'objet jeté l'occasion de reprendre sa place
dans l'univers visuel, selon une finalité nouvelle
ou comme une forme présente sans utilité aucune.

Espérer pour l'imagination un champ sans limite,
une escapade hors des règles, des traditions,
des convenances, afin de laisser à la créativité la liberté
de créer ou non, beau ou laid, mesquin ou grandiose.

Créer à partir des déchets, des objets répudiés,
des matières abandonnées, des éléments de décharges,
c'est renoncer à la fatalité du pourrissement,
et établir que la création est encore une fête malgré
des moyens dérisoires ou de dérision.

User des débris laissés par la société d'abondance,
c'est porter un regard d'humour sur le progrès
technique en donnant à la chose éphémère une chance
de disparaître moins vite et de durer comme objet.

Politiser l'existence, c'est aussi saisir les possibilités
de libérer l'imagination, de désobéir à la norme,
de déserter la légalité, de réaliser l'imaginaire dans
un acte qui EXISTE pour celui qui le vit,
qui SURVIT différemment pour celui qui le voit
et qui préfigure la libération espérée du monde.

ART nom commun, curieusement masculin,
peut tout désigner.” (5)


Œuvres de presque rien, 1997
Ambroise Monod
Photographie Daniel Fauchon

Tout ceci forme comme un testament recomposé par mes soins ;
avec cet étonnant réalisme contemporain de témoignages d'époques et de siècles différents.
Collages sémantiques à la source de plusieurs récits possibles,
lignes subjectives d'une volonté narrative.

Journal intime de Claude (3), 1933 :

“ Les « formes » disparaissent de plus en plus,
le régime se fait brutal.
On cogne.
Fini le libéralisme de l’utopique république
des droits de l’homme.
Cette ordure de « démocratie » qui dans
les moindres choses vous voile et vous ment
se fait plus cynique.
Mais que diable nous sommes là…
Nous laisserons nous manger ?
Les hommes sont ils assez dégénèrés
pour s’aplatir lâchement ?
C’est une question de vie ou de mort
………………………………………… ”

"le principe de l'art: retrouver plus ce qui s'est perdu" (4)

Il n'y a pas d'ordre chronologique à ces correspondances (une lettre, écrite en 1940 collée à côté d'une photo surexposée des années 70) dont je suis la dépositaire.
Je réhabilite ces traces, je recompose le passé (papiers jaunis par le temps) associé, confondu et mêlé au présent (papiers affichant la trame d'impression), comme une trame universelle.

DUBUFFET concassait les détritus, il disait chercher à rendre “l'âme”
de la poussière, à faire entendre “ses voix”.

Cet univers faits de souvenirs, le mien, le vôtre, le nôtre et celui de nos prédécesseurs.

Certaines confidences du public, lors de vernissages,
m'ont fait penser que ce travail était essentiel.
– À contre courant de notre monde de consommation immédiate, de surconsommation.
– À l'ère d'Internet ou le mail remplace la lettre, ou le numérique remplace l'argentique.
– Comme si il n'y avait plus de place à la faute, à "L'IMPARFAIT", plus de photos surexposées,
mal cadrées, de fausses joies, de maladresses écrites, d’erreurs tout court,
puisque tout peut être "supprimer".

Dire qu'à partir du RIEN on peut TOUT faire, tout créer:

Comme les CARTONEROS d'Argentine qui collectent et recyclent papiers et cartons :

HISTORIAS” (revue écrite et imprimée par leurs soins, sur papier recyclé)
est un combat contre l'injustice et l'arrogance de ceux qui excluent.
C'est la tribune de celui qui ne se résigne pas.
C'est aussi la possibilité de construire un travail digne et libre.
Comme nous faisons partie du problème, nous faisons partie de la solution,
C'est notre tentative de solution!”

L'intérêt de tous ces mouvements c'est bien de construire de l’organisation et de la solidarité ; c’est aussi rompre avec l’individualisme, et ainsi récupérer un véritable humanisme collectif.

Pour conclure je ferai mienne cette citation de Dali :

" Méfions nous du gâchis contemporain,
il se pourrait que ce soit l'excellent qu'on jette"

(1) Ex: Kurt Schwitters
(2) Lacan
(3) Cahier de Claude trouvé dans les poubelles des puces
(4) Elias Canetti
(5) Manifeste du RECUP'ART, Ambroise Monod 1969